Construire les archives patrimoniales de l’orature des langues sans écriture

Comment documenter et préserver les expressions de l’orature (littérature orale) dans les langues contemporaines sans écriture ? Que recouvre la « documentation » lorsque les modes d’expression et de performance de la langue échappent à l’écriture en tant que technologie et se transmettent par la mémoire individuelle et collective ?
Voici quelques unes des questions centrales du projet « Construire les archives patrimoniales de l’orature des langues sans écriture ». Ce projet se développera à travers une série d’ateliers, de colloques et d’autres formes de rencontres dans le cadre de la collaboration entre l’AILC-ICLA et le Programme Mémoire du monde de l’UNESCO. Cette collaboration est le contexte idéal d’un effort collectif visant à recueillir et enregistrer les mémoires humaines de l’affect, et à examiner comment l’écriture, les techniques d’impression, l’industrie de l’édition ou encore le stockage numérique peuvent permettre, encadrer et re-présenter (ou déformer) la mémoire.
Considérations préliminaires
Nos catégories littéraires sont façonnées par des sociétés fondées sur l’écriture, où celle-ci tend à dévaloriser l’oralité et l’orature comme formes « pré-littéraires » en cours d’évolution. Pourtant, l’écriture n’est qu’une manière parmi d’autres de constituer une communauté, un sahitatva, de mots. Les expressions non scripturales se déploient au sein d’une communauté affective et sont perçues esthétiquement, par les sens. Quelles formes de documentation sont appropriées, tant sur le plan technique qu’éthique, pour cette aesthesis ? Les différentes géographies des langues non écrites appellent-elles des approches distinctes ?
D’un côté, les nouveaux médias, ainsi que l’enregistrement et l’archivage numériques, permettent aux communautés marginalisées de faire entendre leurs voix en dehors du cadre où l’écriture et de l’imprimé sont considérés comme les seules formes de documentation disponibles. L’enregistrement et le stockage numérique peuvent sembler constituer la solution la plus pratique pour préserver les genres artistiques verbaux. D’un autre côté, ces technologies sont coûteuses en ressources du point de vue environnemental et profondément inscrites dans un technocapitalisme qui contrôle l’accès et la propriété, tout en rendant les supports rapidement obsolètes, compromettant leur conservation à long terme. Quels avantages ou inconvénients présentent d’autres formes, comme les technologies « anciennes » (enregistrements audio ou audiovisuels non numériques) ou encore la transcription via des alphabets phonétiques (qui implique déjà une forme d’écriture) ?
La méthode comparative repose sur un engagement volontaire avec la différence. Notre objectif est d’intégrer les enseignements tirés de l’orature dans les communautés linguistiques sans écriture aux paradigmes de recherche littéraires, culturels et sociologiques qui régissent la préservation de la mémoire à l’échelle mondiale, et d’examiner comment cela peut enrichir la réflexion critique et pédagogique comme élément essentiel des méthodologies de conservation de la mémoire et du patrimoine.
Nous savons que les langues sont intersubjectives et que leur usage au sein d’une communauté est un acte performatif. Si la langue poétique peut être utilisée de manière privée, sa dimension sociale consiste à agir pour et avec autrui : en ce sens, le langage est le moyen d’établir une relation avec un·e spectateur·ice, un·e auditeur·ice, un·e destinataire ou un·e lecteur·ice. En tant que vecteur d’une relation intersubjective, le langage sert à former et à réguler les sociétés, à l’intérieur comme à l’extérieur des frontières physiques. Dans des contextes plurilingues sans écriture, comprendre comment chaque société organise ces relations affectives nécessite des méthodologies souples et adaptables qui ne seront peut-être pas, ou qui seront seulement partiellement, transposables d'une culture linguistique à l'autre. Elles devront être interdisciplinaires dans la mesure où les expressions incluent le chant, la musique, la performance et la danse, autant que les mots.
En s’éloignant du paradigme centré sur l’écriture et en s’appuyant sur les recherches de terrain, ce projet vise à étudier les formes d’expression affective de l’orature performative dans un contexte sociolinguistique pluriel, et à interroger les pratiques de collecte et de préservation de leur mémoire. Il s’agit à la fois d’identifier des méthodologies appropriées et d’aborder les enjeux de justice historique et d’égalité, fondés sur une éthique de l’écoute et des relations affectives. Le langage se déplace avec les humains à travers les frontières géographiques et, historiquement, à travers les genres d'expression ou d'utilisation. Nous cherchons à rendre audibles et visibles des voix et des lieux jusque-là ignorés, invisibilisés ou mal représentés.
Cadre théorique
Le projet vise à poser les bases d’un cadre théorique pouvant orienter les recherches ultérieures et structuré autour des axes suivants :
1. Comprendre les relations de complémentarité (plutôt que de hiérarchie) entre sociétés avec et sans écriture dans un monde globalisé, et dépasser l’opposition binaire entre les deux. Il s’agit aussi de valoriser les sociétés non scripturales, souvent perçues dans les sociétés basées sur l’écriture comme « pré-alphabétisées » (c’est-à-dire encore en voie de « progrès »), voire radicalement différentes et « primitives ». L’accès et la portée de l’espace virtuel et/ou d’autres méthodes de documentation et d’enregistrement par les sociétés sans écriture constituent des objectifs de recherche à long terme, afin d’éviter la répétition de perspectives hégémoniques selon lesquelles la société sans écriture est l’objet d’étude de la culture technologiquement avancée, plutôt que le sujet de sa propre connaissance et de son autoréflexion.
2. Identifier des catégories d’analyse (y compris des métaphores) permettant d’étudier l’éthique d’une aesthesis améliorée par la technologie : cela concerne les questions éthiques soulevées par les technologies utilisées pour la documentation, ainsi que l’impact que cette documentation a, à son tour, sur l’expression, son affect et sa communauté affective.
3. Examiner la mémoire humaine dans son fonctionnement : imaginer une aesthesis de la virtualité fondée sur une éthique pluraliste et démocratique de la mémoire. Lorsque nous utilisons des outils technologiques pour faciliter la mémorisation en la préservant, la mémoire est simultanément construite et façonnée par ces outils et par les cadres idéologiques dans lesquels ils se développent (par exemple, les notions de sociétés avancées versus sociétés primitives ou exotiques). Quel est l’impact des conceptions relatives aux données dignes d'être collectées (et à la manière de les collecter) sur ce qui est mémorisé et sur la façon dont on s'en souvient ? Puisque l’expression et la réception de l’orature dans les sociétés sans écriture reposent sur les sens (aesthesis), comment les technologies employées pour enregistrer privilégient-elles certaines perceptions sensorielles au détriment d’autres ? Peut-on identifier, ou concevoir de manière innovante, des outils plus inclusifs ? Si nous voulons que nos outils soient « éthiques », quels principes éthiques doivent guider ces choix, et pourquoi ?
Résultats concrets
Le projet vise à :
- Mettre en réseau chercheur·euses et praticien·nes travaillant sur la performance et les langues sans écriture afin de développer des pratiques communes pour la création, l’évaluation et l’utilisation de ressources numériques, en tenant compte de la multiplicité et de la diversité des expériences.
- Produire des ressources pour soutenir les travaux futurs des chercheur·euses dans ce domaine, notamment un document collaboratif / manuel numérique, ainsi que des articles, essais audiovisuels et paysages sonores.
Le premier atelier de cette série, « Construire les archives patrimoniales de l’oralité des langues sans écriture : défis théoriques, techniques et éthiques », se tiendra en août 2026 et sera suivi d’autres événements.